Le 16
janvier, le navire navigue par le travers de Belle-Île. Le
repas du soir des prisonniers est composé de haricots à
moitié crus baignant dans de l'eau froide. Les femmes
condamnées ont été malades lors de leur promenade
sur le pont et les religieuses assurant leur surveillance ne valent pas
mieux. Le 17, le bâtiment se trouve à peu près
à la hauteur de Bordeaux. Le passage du golfe de Gascogne se
fait par gros temps, ce qui n'arrange pas les estomacs. Bien que les
sabords soient fermés, ils ne sont pas étanche et l'eau
rentrée aussi par les manches à air. Pendant la promenade
les
officier autorisent les jeux malgré l'opposition des gardiens.
Le
bateau fille onze noeuds et, comme la machine est en marche, il
fait 35° dans la batterie basse. Le 18 la mer est calme, mais les
sabords restent fermés. La chaleur et le manque de
lumière incommodent les prisonniser dont l'un s'est fait
écraser les doigts par la fermeture trop brutale d'une porte par
un gardien, et les bêtes embarquées, les flancs et les
pattes déchirées par les chutes font peine à voir.
Le 19 janvier l'Orne est à la hauteur de Porto et un boeuf qui a
eu les pattes cassées doit être abattu. Le lendemain le
navire passe à hauteur de Lisbonne, car deuis 30 jours la
vitesse est tombée à un noeud et demi. Le
déporté Pain fait une grave chute en raison de la
mauvaise mer. Le 21 les prisonnières quittent leur costume de
bure, devenant presque élégantes. Par la suite elles
attireront les foudres du commandant par leur comportement et les
scandales qu'elles provoqueront. Deux surveillants sont mis 'aux fers"
pour inconduite, et huit sont privés de vin. Le 23 le navire est
à hauteur de l'île de Madère, et la cheminée
étant rentrée, il navigue à la voile. Mais le vent
tombe et la machine doit être remise en route. Un surveillant est
atteint de la gale et la garde se relâche. Les sentinelles
n'ayant plus de chassepot, les marins doivent se tenir devant les
grilles, sabre au fourreau.
Le 24 janvier, alors que l'on se trouve
à hauteur de l'embouchure du Tennsift au Maroc, il faut abattre
les boeufs blessés. Des déportés chantent, ce qui
n'est pas du goût des surveillants, mais l'officier de service
lui rétorque que s'il ne veut
pas entendre les chants dans les batteries, il peut se contenter
d'écouter l'air ! Des correspondances sentimentales
clandestines sont échangées entre les
déportés et les femmes condamnées. Dans la nuit on
passe entre les îles Ténérilffe et Canaria. Le 26,
on approche de Dakar et dans la nuit, un bateau espagnol a failli
être abordé. Les prisonniers dansent sur le pont et
tentent d'inviter les condamnées, mais les soeurrs
offusquées s'y opposent. En longeant le Sahara, a machine est
remise en marche malgré la brise. Le major fait mélanger
du tafia additionné de vinaigre et de cassonade à l'eau
distillée. Les déportés essayent de pêcher
des bonites au moyen de lignes improvisées. Le 30 janvier on est
en vue de Saint-Louis du Sénégal et l'on procède
au grand nettoyage. Les artilleurs sortent leurs uniformes en vue de la
descente à terre et, à 10h30, on hisse le pavillon
faisant appel au pilote.
L'Orne est maintenant ancré en face de Dakar, à
l'île de Gorée. Les premiers
marchands sénégalais s'installent à bord, vendant
les produits les plus variés. Les achats se font par
l'intermédiaire du commissaire. Les prisonniers, qui peuvent
voir tout près d'eux les habitants et les dromadaires qui
déambulent nonchalamment, jettent des biscuits aux
indigènes. Le commissaire fait embarquer une chèvre et
son biquet, afin de procurer du lait aux enfants pendant la
traversée, et des buffles sont embarqués pour
améliorer l'ordinaire avec leur viande. Le gardien-chef, ivre
mort, est arrêté
par une patrouille sénégalaise. Furieux, et pour se
venger, les gardiens procèdent à des appels,
contre-appels et profèrent des menaces envers les
déportés.
Le 5 février on hisse les canots et, par une
légère brise, à 12h30, l'Orne quitte le mouillage
de Gorée. Le gardien qui avait attrapé la gale s'est mis
en tête de faire un appel par numéro matricule, ce qui
provoque des protestations de la part des déportés. Un
nommé Millot est mis "aux fers" et 60 prisonniers sont
rationnés en vin. Le navire marche maintenant à la voile
et le 9 février il met cap au sud et se trouve proche de
l'équateur à midi. Les femmes continuent à faire
parler d'elles avec leurs petits mots doux. Le navire met la machine en
route, ce qui occasionne une température de 50° dans les
batteries dont les sabords sont fermés. Le commadant devient de
plus en plus tatillon, certainement à cause de l'aumônier.
Les poulets embarqués pour la nourriture meurent de soif, et
c'est un déporté, marchand de volailles de son
état, qui vient les secourir.
Le 11 février la batterie
basse a droit à deux promenades, car on entend des
gémissements et des plaintes, dus à la chaleur qui
devient insupportable. A 21h00 la ligne de l'Equateur est
passée et un homme a été placé
à la "barre de justice". Le 17, on se rapproche des
côtes du Brésil, ce qui redonne un peu d'espoir parmi les
prisonniers. Les surveillants ont interdit de fumer dans les
"poulaines" (les wc du navire), et les religieuses refusent toujours
l'autorisation de danser aux condamnées. La mer est
agitée et toutes les voiles sont retirées. La femme d'un
gendarme a été surprise dans les cuisines en trin de se
préparer des "petits plats". Le 19, les religieuses ont de
grosses difficultés avec les condamnées, et le commandant
décide de punir les récalcitrantes en les consignant dans
leur cage Le 20 la mer se calme, mais il y a beaucoup de malades, la
nourriture étant mauvaise et les cuisines mal entretenues, et
les gardiens ont un nouvel accrochage avec les condamnées. Mais
cela perturbe pas pour autant l'état-major qui déguste du
champagne et de savoure de la caille au lard. Le 21, le navire est
à hauteur de Pernambouc (Recife) au Brésil, mais il n'y a
plus de vent et il faut marcher à la vapeur, ce qui provoque une
chaleur terrible. Certains prétendent qu'il y aura une escale au
Brésil pour "charbonner", mais l'Orne vire de bord et prend la
direction du cap de Bonne-Espérance, sautant l'escale de
Santa-catarina. Cette décision, résultant de directives
confidentielles reçues à Dakar par le commandant sera
lourde de conséquences. Le 23, alors que l'on navigue à
la voile depuis la veille, un jeune déporté
enfermé dans les cachots, suite au éternelles histoires
avec de femmes, se plaint de son état de santé lors de la
visite du commandant, qui lui dit en s'en allant : 23ans, c'est l'âge des passions !
Le 24 février, bien que l'on se trouve dans l'été
austral et que les jours rallongent, les sabords sont fermés
à 18h00, selon le règlement ! Humidité et chaleur
sont devenu le lot quotidien des prisonniers. De plus, les dalots
(trous percés dans le pavois d'un navire qui permet
l'évacuation de l'eau embarquée sur le pont par un
péquet de mer) étant bouchés, l'eau puante remonte
sur les planchers. Des parasites se mettent dans les vêtements.
Il y a en permanence un homme au cachot et quatre "aux fers", et un
nommé Sydo, italien d'origine, est devenu fou. Le 26, à
peu près à mi-chemin entre le Brésil et l'Afrique
du Sud à hauteur du cap de Bonne-Espérance, le temps
devient froid et tout le monde se précipite sur ses
vêtements de laine. Les matelots sont à la vigie pour
guetter les bancs de glace. La nourriture est infecte et l'eau
imbuvable. Des sentinelles sont placées devant le quartier des
femmes mariées, et même les maris ne peuvent approche,
mais les plus dégourdis profitent du tas de foin qui se trouve
sur le pont. Le 28 février on aperçoit une bande
d'oiseaux, mais il ne reste à bord que sept poules. Il n'y a pas
grand-chose à manger à l'infirmerie, mais la table du
commandant et celle des officiers ne manquent de rien. Une fois de plus
les femmes des gardiens provoquent un scandale, l'une d'entre elles
s'étant fait surprendre avec un maître, ce qui a rendu le
mari furieux. Le soir, tous les prisonniers disponibles sont
obligés d'être présents lorsque la prière
est dite, y compris les juifs et les musulmans, conformément
à un décret impérial ! La fille condamnée
est toujours au cachot et les déportés amaigris flottent
dans leurs vêtements. Trois cas de scorbut se sont même
déclarés.
Le 2 mars, le froid est si intense que les déportés ont
le nez rouge et les mains bleues. Ils sont cependant toujours aussi mal
nourris et restent prostrés dans leur cage où l'espace
vital n'est que d'un mètre carré par personne. La
discipline se resserre et les officiers sont très exigeants sur
la propreté. Trois nouveaux cas de scorbut se déclarent,
alors qu'un "souffleur" (baleine dont l'expiration provoque un jet hors
de l'eau) accompagne le navire. Le lendemain, l'île de
Tristan Da Cunha est en vue. A l'aube le pont est lavé à
l'eau froide et une passagère est en prise à une crise de
nerfs, hurlant dans le vent. Le 4, quatre femmes sont descendues au
cachot, encore suite à une affaire de jalousie : Celle ayant
déjà été enfermée une
première fois aurait bénéficié
'"d'attentions particulières" de la part des gardiens. Il pleut
toujours et il y a même de l'orage. le médecin visite les
déportés et examine leurs gencives et leurs mollets.
Certains parlent de suicide et une fillette de cinq ans est morte. Le
8 mars, tout comme les jours précédents, les vents ne
sont pas favorables. Les déportés trouvent des vers dans
leurs biscuits et les
conserves dégagent une odeur nauséabonde. La ration de
pain est tombée à 350 grammes par jour. Des bruits
circulent sur une possible escale au Cap. Le commandant veut absolument
que les murailles du navire soient peintes à la chaux,
malgré l'humidité, ce qui provoque des incidents avec les
prisonniers réquisitionné pour ce travail. Les
récalcitrants sont une fois de plus mis "aux fers" ou au cachot.
Une demande de punition de la part d'un gardien envers un
déporté mérite d'être signalée : pour avoir poussé son escouade
à la haine et au mépris du lard, ace
préméditation ! Fort heureusement, cette demande
est rejetée...
Le 12 mars l'Orne passe le cap de Bonne-Espérance. La longueur
du voyage rend les gens nerveux et, lors de la distribution d'eau, les
matelots provoquent les prisonniers. Une inspection de la cloison
séparant les détenues, par la religieuse responsable de
la surveillance des condamnées et par l'officier de
détail, la religieuse supputant quelque mauvais coups de la part
des prisonnières qui pourraient porter atteinte à la
morale. Le 14, alors que le navire remonte au nord depuis la veille, 21
détenus qui provenaient du fort de Quélern et qui logent
dans les batteries basses sont atteints par la scorbut. Un matelot est
décédé, faute de soins car il avait
brutalisé un officier-marinier au cours d'une manoeuvre. Il n'y
a plus de fourrage pour les boeufs, et la ration du jour est
composée de deux sardines et de biscuits infestés de
vers, sans compter l'eau qui est couleur brun foncé. Le 16, le
vent est complètement tombé, les rochers sont à
fleur d'eau, d'où l'installation d'une vigie à l'avant
bien que, compte tenu de la faible vitesse, le risque ne soit pas
très grand et dans la matinée, le vent se lève.
Malgré les risques encourus, les correspondances clandestines
continuent. Même les passagères libres font parler d'elles
car ceux qui obtiennent "les faveurs" de ces dames se vantent, ce qui
occasionne médisances et jalousies. Les malades atteints du
scorbut ont droit à une ration de viande. Les commis "tripotent"
sur les vivres et le navire est encore "en panne" toute la nuit faute
de vent.
Le 18 mars, c'est l'anniversaire de l'insurrection et les
déportés se sont endimanchés et chantent la Marseillaise et le chant des exilés, dans
l'indifférence de l'état-major. Le nombre de malades
augmente toujours, les caisses médicales étant
restées à Brest, oubliées dans la hâte du
départ. Le commandant refuse le quart supplémentaire pour
les malades, malgré les demandes répétées
du médecin-major et de ses aides. Les femmes sont mises en
isolement et il est même interdit de passer devant les grilles de
leur cage. Quant aux passagères libres, elles se lancent des
injures.
Le 20, on abat un boeuf de la réserve (le dernier mourra plus
tard d'épuisement). Un courant d'air inopportun soulevant un
rideau met dans une position inconfortable un aide-major qui
"s'entretenait" avec une des condamnées assurant les fonctions
d'infirmière. Le navire a cependant perdu vingt jours par manque
de vent. le 24, il y a "mer d'huile" (comme la surface calme d'un lac)
et toujours pas le moindre vent. On n'utilise les feux que pour le
bouilleur et les pompes, et l'allègement du bateau provoque
un roulis désagréable qui fait se promener les objets
dans tous les sens et transforme le plancher en patinoire. Le 26, une
nouvelle femme est punie de huit jours de cachot, pour une histoire de
trafic de vin avec un matelot. Le nombre de malades du scorbut est
maintenant d'une centaine. Suite à des plaintes des
déportés, le surveillant général est mis
à pied pour dettes et "tripotages". Il y a un
énorme gâchis : les vivres non consommés, qui
auraient fait le bonheur et auraient été utiles aux soins
des malades, pommes de terre et oignons, sont jetés à la
mer !
Le 27 mars, l'île Saint-Paul (île française
inhabitée de 14 km², située dans l'Océan
Indien, au sud de la Nouvelle-Amsterdam) est en vue, et le navire
marche bien. A l'aube du 28, c'est le calme plat. Une nouvelle histoire
de condamnées éclate : la porte du cachot vient
d'être renforcée, et certains se seraient donné du
bon temps. Le 29, Adèle Rogissart est mise au cachot suite
à une altercation avec le commandant, rejointe par deux autres,
expédiées par les religieuses. Le "Roméo" de la
veille, qui vient de se faire pincer est descendu à fond de
cale, où il restera jusqu'à l'arrivée en
Nouvelle-Calédonie. Le 31 mars,il a fait froid pendant la nuit
précédente et les sabords sont fermés.
Après avoir reculé et perdu 1°, l'Orne reprend sa
marche à bonne allure, mais le vent tombe une nouvelle fois dans
la journée.
Le 1er avril, une rixe éclate entre deux gardiens à
propos... d'une femme. Tout a volé, vaisselle, bidons, et le
sang a même coulé. Le lendemain, le commandant accorde aux
gardiens
l'amnistie, mais les déportés enfermés au cachot
n'en font pas partie. Le 3 le vent est favorable, deux femmes
descendent au cachot et le scorbut fait de nouveaux ravages. Les
déportés de Saint-Martin-de-Ré sont maintenant
touchés. Ceux qui se portent le mieux réconfortent les
autres, les plus forts aident les plus faibles et il n'y a, pour le
moment aucun mort à déplorer. Des cachalots suivent le
navire et les marins ne prennent aucune initiative sans un ordre des
officiers. Le remède miracle et peu coûteux est le
bâton de réglisse. Le 5 la situation à bord devient
grave, car il y plus de 150 malades, et on est encore loin de
l'Australie. Le dernier porc a été abattu, par contre le
commandant possède toujours dix poulets.
Le 7 avril, l'Orne se trouvant au sud du cap Leuwin, les gardiens
deviennent nerveux. La veille l'un deux a bousculé un
paralysé qui se trouvait sur son passage et a voulu le mettre au
cachot, punition heureusement refusée. La nuit a
été affreuse, personne n'ayant pu dormir, à cause
de la pluie et du vent. Un premier déporté, Jean Romain,
né le 21 octobre 1822 à Fontaines, en Dordogne, est mort
dans la journée. C'était un ancien zouave qui avait
effectué 12 années de service qui, bien que malade,
était resté dans sa batterie faute de place à
l'infirmerie. Les déportés sont toujours à la
demie ration de pain et aux "biscuits aux vers". Le 8 avril, la brise
n'est pas bonne et le navire n'avance presque pas. Jean Romain a
été immergé à 5h30, en présence de
l'aumônier, présence qui a été
imposée. La
maistrance s'en prend maintenant aux déportés, dont
maître Bon, la capitaine d'armes chargé de la
sécurité et de l'ordre à bord, qui houspille tous
ceux qui l'approchent. La machine est toujours arrêtée,
officiellement pour économiser le charbon, mais on suppose de
"petits profits" en vue. 210 malades gisent un peu partout. La machine
est remise en route, mais dans la soirée, on reprend la voile.
Des rumeurs de complot à bord circulent.
Le 10 avril le navire se trouve au sud de l'Australie, et avance
à petite vitesse par beau temps et mer calme. Les malades sont
pâles. Ils ont les jambes noires, tuméfiées et
indurées (ce dit d'un tissu qui devient épais et dur), ne
pouvant plus faire un seul mouvement. Ils sont installés sur des
matelas posé sur le pont en plein soleil. Deux femmes sont
encore mises au cachot et une passagère libre a
été surprise dans la cale au charbon avec un matelot. A
partir du 12, la commandant demande 40 hommes par jour pour pomper les
cales, le navire étant vieux et faisant de l'eau. On navigue
toujours à la voile et pendant la nuit, un bon vent de sud-ouest
s'est levé, permettant une bonne marche. Il fait un peu plus
chaud car on remonte maintenant vers la nord. Dans la journée le
vent tombe et à 20h00, la machine est mise en route pour prendre
le relais. Les hamacs sont pourris et un homme s'est blessé en
tombant. Le 13 le bruit du complot ressurgit et des cartouches sont
distribuées aux artilleurs. Les déportés sont
enfermés et le capitaine d'armes est aux abois, bien que l'on
puisse se demander comment cette masse de malade aurait la force
d'agresser l'équipage. La machine est en panne car un
mécanicien avait oublié de changer l'eau de la
chaudière ! Bien que le navire "tire des bordées", la
vitesse est faible.
Le 14 avril une jeune fille enfermée au cachot, et qui aurait
été condamnée pour une affaire d'avortement,
commence à devenir folle. Le navire a encore reculé et il
y a 320 malades : 41 de Saint-Martin-de-Ré, 231 de
Quélern, 6 d'Oléron, 2 artilleurs et 40 marins. Sur les
180 déportés de la batterie basse tribord, seuls 24 sont
encore valides et prodiguent des soins aux autres. Les médecins
sont inquiets car ils n'ont pas de médicaments. Il demandent au
commandant de faire escale en Australie mais celui-ci refuse, invoquant
l'ordre formel qu'il a reçu à Dakar de rallier
directement Nouméa. Dans la nuit du 14 au 15, le navire est
encore en panne, faute de vent et, à 7h00, la machine est remise
en route. Une distribution de tafia est effectuée. Un passager,
en pleine crise de delirium tremens, gifle deux officiers et le
commissaire, et on lui passe la camisole de force. Un malade expirant
est amené à l'infirmerie. Deux déportés se
portent volontaires pour laver le linge des malades, ce qui n'est
pas du luxe ! Achille Ballière, qui espère une escale en
Australie, projette de faire des confidences aux journalistes
australiens, afin de faire connaître en Europe le sort
réservé aux déportés.
Le 17 avril en soirée, le commandant Vignancourt, en raison de
ses responsabilités de chef de bord, et vu la gravité de
la situation, prend la décision de faire relâche à
Melbourne. Il y a en effet 413 malades à bord ! Et si le navire
ne fait pas escale rapidement, il court à la catastrophe. Cette
épidémie de scorbut sur l'Orne aura d'ailleurs pour
conséquence la signature, le 23 juillet 1873, d'un accord entre
le consul de France à Rio et un négociant de
Santa-Catarina pour l'approvisionnement des navires en oranges et
légumes frais. L'Australie n'est pas très loin et les
déportés ont organisé un tour de garde pour
guetter la terre. A 11h00, le déporté Burgand est
mort et est immergé sans que l'aumônier soit
présent,
selon ses dernières volontés. Il était né
le 25 octobre 1852 à Courancan, dans le Gers, et ce jeune homme,
enfant naturel et orphelin avait connu la maison de correction. Les
officiers décident d'abandonner cent oeufs au profit de
l'infirmerie, mais les médecins sont à bout de force.
Le 18 avril, la vigie annonce que la terre est en vue, et le pilote,
accompagné des officiers du contrôle sanitaire, se
présente à bord. Le scorbut n'étant pas
considéré comme une maladie contagieuse près des
côtes, l'Orne n'est pas placé en quarantaine. Des petits
bateaux, de plus en plus nombreux commencent à tourner
autour du navire, les australiens voulant par curiosité voir les
Communards. Depuis le matin que le bateau fait escale à
Melbourne, des fruits et légumes frais sont embarqués, et
quelques visiteurs sont autorisés à monter à bord,
mais des sentinelles armées montent la garde sur le pont. Par
les sabords ouverts, les prisonniers peuvent voir la ville et discuter
avec les journalistes. Les gens qui se trouvent à bord des
barques incitent les prisonniers à sauter s'échapper en
se jetant à la mer leur disant come
here in our skiff ! Mais les déportés ne peuvent
le faire à cause des grilles. Il leur faudrait pour cela monter
sur le pont où veillent les sentinelles. Quelques australiennes
qui ont eu la permission de circuler dans les batteries en repartent
attendries quant au sort réservé aux prisonniers. Un
déporté, Michel Serigné, qui avait réussi
à se faire employer aux cuisines, profite du va-et-vient pour
fausser compagnie à ses geôliers et disparaître.
C'était un ancien marin, né à Narbonne le 17
février 1839, ayant servi dix ans dans la Marine, et qui
était canonnier sur la
Claymore pendant la Commune. Il sera cahé par un
exilé de 1852 dans les greniers du consulat de France ! Cet
épisode provoque la fureur du commandant Vignancourt, qui fait
une demande de recherches à la police australienne, mais le
dossier du condamné présenté aux autorités
ne leur paraît pas bien convaincant, l'intéressé
n'étant ni un assassin, ni un incendiaire et le convict (détenu) ne sera pas
rendu.
Le 23 avril au matin, après avoir embarqué 6 boeufs, 17
moutons et plusieurs cages de poules, l'Orne lève l'ancre et
change de mouillage. La commandant a en effet appris qu'une collecte
organisée par les habitants de Melbourne au profit des
déportés, avait rapporté 40 000 francs, et qu'ils
se disposaient à leur offrir des vêtements et des vivres.
L'ordre est donné aux sentinelles de repoussé les barques
qui s'approcheraient un peu trop près du navire. Le 24 l'Orne
lève l'ancre à 10h00 et quitte Melbourne. Dans la
soirée, afin de reprendre la main, les gardiens procèdent
à un appel des déportés. Le 25, jour
maigre car on
est vendredi, seuls un morceau de fromage et du pain australien sont
distribués. Une condamnée a tenté de se suicider
et
un déporté chute dans la cale, souffrant de
lésions internes. L'état des malades est en nette
amélioration, mais ils ne sont pas encore guéris, et une
femme enfermée dans le cachot est atteinte d'une fluxion de
poitrine. La navire s'éloigne de l'Australie.
Le 28 avril, alors que le navire que le navire vogue vers
Nouméa (itinéraire
de Melbourne à Nouméa en pointillé), des cris
éclatent et des bruits de lutte se
font entendre dans la cage des femmes. Des condamnées sont en
effet
aux prises avec les religieuses qui font appel à la garde, et
quatre "bagnardes" sont envoyées au cachot, menottes aux
poignets. Un bruit courre que la destination de ce convoi de
déporté serait l'île Maré, dans l'archipel
des Loyautés. Pour la troisième fois une voile se
déchire, et une condamnée est remontée
inanimée de la cale et admise à l'infirmerie. Le 1er mai,
alors que Ballière prétend que l'on a largement
dépassé la latitude de la Nouvelle-Calédonie,
alors que la position relevée à midi est 31° 14' sud
et 164° 58' est, on pompe toujours dans les cales. Un homme est
tombé de son hamac et souffre d'une fracture de
l'épaule. L'aumônier, désireux de rendre une visite
aux
condamnées est mal reçu par celles-ci. Le 3 mai, les
déportés apprennent que les lettres remises à
l'escale de Melbourne ont été ouvertes par le commandant,
et que certaines ont été détruites. Pendant la
nuit, le navire était passé au large de l'île de
Norfolk.
Le 4 mai 1873 à 15h00, la vigie annonce terre en vue ! Le navire s'engage
dans la passe de Boulari et les déportés peuvent
apercevoir le phare de l'île Amédée. Le commandant,
confiant la manoeuvre à son second, se retire dans sa cabine. A
16h00, le pilote arrive à bord d'un canot arborant le pavillon
jaune, pavillon annonçant le Service de Santé. Le Rhin, qui effectuait un tansport de
forçats pour le bagne de Nouméa était
arrivé peu avant l'Orne. Le 5 mai les embarcations sont mises
à la mer et le débarquement commence. Les artilleurs et
leur capitaine, ainsi qu'une religieuse et les passagers libres
quittent le bord, de même que des matelots mutés sur l'Atlante. Un canot monté par
des forçats amène un gendarme et sa femme, ce qui permet
aux déportés d'avoir les premières nouvelles de
leurs camarades qui ont été condamné au bagne.
Le 6 mai, les condamnés à la déportation en
enceinte fortifiée gagnent à pied la presqu'île de
Ducos, à quelques centaines de mètres du
débarcadère. Trois condamnées sont
évacuées en raison de leur état de santé et
à 9H00, l'Orne lève l'ancre pour venir se positionner
à côté de l'Atlante
et du Rhin. Le 7 mai les 21
condamnées restant encore à bord sont
débarquées.
Le 9 mai le navire se dirige sur l'île des Pins, où, le
10, il débarque 211 déportés, 132 le 11, et 109 le
12. Le 13 mai, les déportés Jules Evariste et
Duboc, destinés à la presqu'île de Ducos sont
embarqués, ainsi que Pierre Gallion, arrivé à bord
de la Guerrière et classé comme "rapatriable". L'Orne
prend ensuite la direction de la baie de Prony, avant d'être de
nouveau en escale à Nouméa du 17 mai au 7 juin.
Pour le voyage du retour, 45 prisonniers canaques qui se rendent
à l'île des Pins sont embarqués. Son aussi
embarqués 71 condamnés aux travaux forcés
originaires des territoires cédés à l'Allemagne
(Alsace et Lorraine), et ayant opté pour la nationalité
allemande, un condamné à la réclusion, et sept
forçats militaires libérés. Tous ces prisonniers
seront débarqués à Brest le 13 septembre 1873,
après que l'Orne ait relâché à l'île
des Pins le 8 juin, puis à Sainte-Hélène via le
Cap Horn le 9 août, et l'entrée en rade de Brest le 11
septembre. L'orne reste à Brest jusqu'au 16 septembre, jour
où il se met à quai en attente de son désarmement
le 24 septembre 1873.
Dossier CAOM
Le
dossier de l'Orne conservé
au
Centre des Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence (13)
contenait 32 pièces différentes non
classées
par ordre de
date ou autre:
1- Dépêche confirmant la
relâche de l'Orne à Melbourne (page 1, page 2),
2- Rapport sur l'état sanitaire des
déportés embarqués sur le transport l'Orne
arrivé en rade de Nouméa le 4 mai 1873 (page 1, page 2),
3- Note au Gouvernement du 20 mai 1873 en rade de
Nouméa, rapport demandé conformément au
réglement ministériel du 20 mars 1872 (page 1, page 2, page 3, page 4),
4- Copie d'un
rapport sur l'état sanitaire des déportés de
l'Orne (page 1, page 2, page 3, page 4),
5- Avis de l'arrivée de l'Orne du 22 mai
1873, envoi du rapport du commandant et du médecin (page 1, page 2, page 3),
6- Extrait du rapport du commanddant de l'Orne du
20 mai 1873 (page
1),
7- Lettre du Ministre au Gouverneur de la
Nouvelle-Célédonie du 13 août 1873 (page
1),
8- Lettre du
Ministre de la Marine au Gouverneur de la
Nouvelle-Célédonie du 18 mars 1873 (page
1),
9- Dépêche concernant l'entrée
en armement de l'Orne à Rochefort (page
1),
10- Dépôt
de déportés de Saint-Martin-de-Ré, Liste des
condamnés à la déportation mis à la
disposition de l'autorité maritime et reconnus aptes à
être dirigés sur la Nouvelle-Calédonie (page 1, page 2, page 3, page 4, page 5, page 6, page 7, page 8),
11- Dépôt
de déportés de Saint-Martin-de-Ré, Liste des
condamnés à la déportation
mis à la disposition de l'autorité maritime et reconnus
incapables d'être
dirigés sur la Nouvelle-Calédonie (page 1),
12- Note
concernant une dépêche du 18 mars 1873 annonçant le
départ de l'Orne (page1),
13- Dépêche
télégraphique du 8 janvier 1873 à 16h15, du
Préfet Maritime au Ministre de la Marine (page1),
14-
Dépêchetélégraphique du 8 janvier 1873
à 12h20, du
Préfet Maritime au Ministre de la Marine
(page
1),
15- Note
pour la Direction des Colonies du 18 septembre 1872 (page
1, page 2),
16- Extrait
du journal du Havre du 4 mar 1873 (page
1),
17- Copie
d'un rapport sur l'état sanitaire des déportés
embarqués sur le transport l'Orne, arrivé en rade de
Nouméa le 4 mai 1873 (page 1, page 2),
18- Envoi
de la liste des déportés de l'Orne et de 3 dossiers de
décédés ou évadés (page
1),
19- Note
sur la transportation à la Nouvelle-Calédonie d'un
certain nombre de femmes détenues dans la Maison Centrale du 30
novembre 1872 (page
1),
20- Note
pour la Direction des Colonies du 29 novembre 1872 (page 1),
21- Note pour
Cabinet du Ministre de la Marine du 29 novembre 1872
(page
1),
22- Lettre
du Ministre de la Marine au Ministre de l'Intérieur du 29
novembre 1872 (page
1, page 2),
23- Lettre
du
Ministre de la Marine au Ministre de l'Intérieur du 22 novembre
1872 (page
1, page 2),
24- Dépêche
télégraphique du 2 janvier 1873, du Préfet
Maritime au Ministre de la Marine (page
1),
25- Dépêche
télégraphique du 11 janvier 1873, du Préfet
Maritime au Ministre de la Marine
(page
1),
26-
Note
sur l'état de santé des femmes devant être
embarquées sur l'Orne (
page
1,
page 2),
27- Envoi de
la liste des déportés à embarquer sur l'Orne du 12
janvier 1873
(page 1, page 2),
28- Rapport
sur les passagers de l'Orne, liste de ceux embarqués et de ceux
qui ne se sont pas présentés, du 31 décembre 1872 (page 1, page 2),
29- Rapport
sur les déportés embarqués sur l'Orne,
dispositions prises, du 29 décembre 1872 (page 1, page 2),
30- Article
du
journal Courrier du havre
n° 11004 du 14 mars 1873, article d'Etienne Mouttet Comment sont traités les
condamnés communards (page1, page 2),
31- A noter une pièce concernant l'absence
de matelas ou hamacs de 412 déportés de l'Orne qui se
trouvait dans le dossier de la Sibylle/Alceste à voir en
pièce numéro 12 dudit dossier (lien vers la page).
14ème
convoi de déportés
C'est sous les ordres
du capitaine de frégate Reveillière que l'Orne quitta
Brest le 1er juin 1875, avec à son bord des prisonniers, qui
venaient tous du "Dépôt spécial de Saint-Brieuc".
Huit étaient condamnés à la déportation en
enceinte fortifiée, et seize à la déportation
simple. Le navire chargea ensuite 235 prisonniers provenant du
dépôt de Saint-Martin-de-Ré, avant de quitter la
rade des Trousses le 4 juin, en direction de la
Nouvelle-Calédonie. Il arriva à Nouméa le 22
septembre 1875.
Sources
:
-
Déportés et forçats de la Commune : de
Belleville
à Nouméa,
par Roger Pérennès,
Nantes, Ouest Editions, 1991.
- Site Internet http://dossiersmarine.free.fr:fs.html.
-
Dossiers des navires au Centre des Archives
d'Outre-Mer à Aix-en-Provence, série H30.
Crédits
photgraphiques :
-
Déportés et forçats de la Commune : de
Belleville
à Nouméa,
par Roger Pérennès,
Nantes, Ouest Editions, 1991 pour la photo de l'itinéraire du
navire.
- Site
Internet http://dossiersmarine.free.fr:fs.html
pour la photo de l'Orne.
-
Numérisations archives par Bernard
Guinard.
- Numérisation des routes du Rhin et de
l'Orne envoyée par Jean-François Lonc.